News


Interview
Interview de Philippe Videcoq
Interview de Philippe Videcoq Entretien avec Philippe Videcoq par François Justamand. L’adaptation française de Casino Royale, c’est lui !

En près de 30 ans de carrière, Philippe Videcoq a fait de nombreuses directions de plateau et adaptations, avant de se consacrer exclusivement à cette dernière discipline (avec le sous-titrage). Son métier lui a fait côtoyer des univers artistiques très différents : de Disney à James Bond, en passant par L’étrange Noël de M. Jack.

Rencontre avec un - passionné et passionnant - professionnel de l’ombre dont le talent est bien reconnu par les représentants français des Majors américaines de films.
 

La Gazette du doublage : Pouvez-vous nous dire quel parcours vous avez suivi pour devenir adaptateur ?

Philippe Videcoq : J’ai suivi des études de lettres classiques et d’anglais, me destinant au départ à l’enseignement. Adolescent, alors qu’il n’y avait encore ni DVD ni même VHS, je m’amusais à comparer les versions originales et françaises des dessins animés de Disney sur les 33 tours qui reprenaient les bandes son des films. Passionné d’animation, j’ai noué des liens avec l’équipe française de Walt Disney Productions, qui m’a proposé de la rejoindre en 1978 au département publicité. J’y suis resté neuf ans, et, parmi mes attributions, je contrôlais les textes des adaptations VF des films.

Je me souviens de longues discussions concernant les chansons de Peter et Elliott le dragon avec leur adaptateur, Georges Tzipine, et d’une relecture pointue de l’adaptation de Tron par Georges Dutter, où il fallait concilier clarté des dialogues et précision du vocabulaire informatique. J’y ai découvert l’importance des recherches qu’il nous faut parfois effectuer pour maîtriser tel ou tel vocabulaire, et j’ai ainsi connu plusieurs des auteurs de l’époque : Anne et Georges Dutter, Fred Savdié, Claude Rigal-Ansous, Natacha Nahon... J’ai très vite su que je me lancerais un jour moi-même dans l’adaptation, ce que j’ai fait lorsque le bureau français a fermé (avant de renaître sous d’autres formes) en 1987.


La Gazette du doublage : Vous avez fait également de la direction de plateau. Comment cela est-il arrivé ?

Philippe Videcoq : Il ne faut jamais perdre de vue que nous n’écrivons pas des textes destinés à être lus, mais des dialogues, et le moment où ils prennent vie est toujours magique. J’avais assisté très tôt à des séances d’enregistrement, et j’ai rapidement eu envie de suivre un projet jusqu’au bout en dirigeant moi-même le plateau. Je l’ai fait pour la première fois sur un film Disney sorti en vidéo, Darby O’Gill et les Farfadets (film de 1959 mais synchronisé en février 1987 chez Télétota, NDRL), un de mes tout premiers doublages. J’ai fait une dizaine d’années de direction artistique, et je dois dire que c’est une expérience très enrichissante à plus d’un titre. D’abord, ça oblige un auteur à s’affranchir de la contrainte du synchronisme et à prendre du recul sur son propre travail en n’hésitant pas à modifier une phrase s’il le faut. D’autre part, voir les comédiens se glisser dans un texte permet également d’adapter avec beaucoup plus de spontanéité.

La direction amène aussi à faire des rencontres étonnantes. J’ai eu la chance de travailler avec Jodie Foster sur quatre films où elle s’est doublée elle-même. J’avais été appelé pour remplacer au pied levé le directeur de plateau de Sommersby, et je l’ai retrouvée, à sa demande, sur trois autres films (Maverick, adapté par Thomas Murat, Nell et Panic Room que j’ai adaptés moi-même). Très professionnelle et très simple, Jodie se double avec beaucoup de facilité et maîtrise parfaitement le français.

Avec le temps, j’ai eu de plus en plus de mal à faire coexister adaptation et direction. On me confiait davantage de films à adapter (dans des délais toujours plus courts), et la direction de plateau puise énormément d’énergie. Il faut gérer un plan de travail souvent compliqué, avoir une attention de chaque instant concernant le jeu des acteurs et le synchronisme, dans le respect de la version originale. Il faut aussi gérer le plan de travail et essayer de boucler dans les temps. J’ai arrêté (avec L.A. Confidential) quand j’ai estimé que j’avais fait le tour de la question, et quand je me suis aperçu que l’adaptation, plus solitaire mais parfois plus gratifiante, me donnait de plus grandes joies.

La Gazette du doublage : Quelles adaptations et directions vous ont posé le plus de difficultés ou vous ont satisfait le plus ?

Philippe Videcoq : J’ai eu la chance d’adapter et de diriger la version française de L’étrange Noël de M. Jack. C’était la première fois que j’adaptais seul des chansons (il y en a une douzaine) avec une telle exigence de synchronisme (les mouvements de bouche des marionnettes étaient extrêmement précis). J’ai mis près de trois semaines à terminer les chansons, et une semaine environ pour la partie dialogues. J’ai dirigé la partie dialoguée du film, et Georges Costa, qui a dirigé la partie musicale, m’a également confié le rôle (assez court) du « clown qui perd la tête » . Je suis très fier d’avoir participé à ce film, devenu culte depuis. Enfin, j’ai eu la chance, l’an dernier, de rencontrer Tim Burton, avec qui j’ai échangé quelques mots sur ce doublage qu’il m’a dit avoir apprécié.

Un autre film m’a posé quelques difficultés. C’est Nell, où Jodie Foster joue le rôle d’une enfant sauvage au langage imaginaire, mais où les mots ont une véritable signification et s’inspirent de racines anglaises bien réelles. Il m’a fallu réadapter tout son langage et lui redonner un sens (sans le clarifier pour autant) à l’aide de racines linguistiques latines. Je me souviens qu’il m’a fallu l’expliquer à Jodie, mot à mot, pour lui permettre de comprendre le sens des phrases inventées qu’elle allait devoir jouer en VF.


La Gazette du doublage : Pourquoi et par qui avez-vous été approché pour écrire l’adaptation de Casino Royale ?

Philippe Videcoq : Il m’est bien difficile de le dire. Je travaille depuis longtemps avec la Columbia, et je pense que Nathalie Louis, directrice technique, et Jeff Davidson, superviseur du doublage, ont pensé à des films comme Ocean’s 11 , que j’avais adapté pour Warner, une solide comédie policière sur fond de casino.


La Gazette du doublage : A quel moment avez-vous commencé à travailler sur le film ?

Philippe Videcoq : Depuis plusieurs années, les dates de sortie des films sont les mêmes dans la majorité des pays. Nous travaillons donc souvent sur des copies de travail, pendant que les équipes de production terminent le montage et le mixage du film. Dans le cas de Casino Royale, la première copie est arrivée vers la fin septembre.


La Gazette du doublage : Dites-nous comment cela s’est-il passé pratiquement ?

Philippe Videcoq : Pour des raisons de sécurité, l’accès aux copies de films est souvent strictement contrôlé. Dans le cas de Casino Royale, jamais la copie complète ne devait quitter en même temps les locaux de la Columbia ou du studio de doublage. Michel Derain (le directeur artistique) et moi-même avons dû jongler et nous partager des demi-copies que nous nous sommes échangées en cours de route.

Nous travaillons sur des copies vidéo en noir et blanc, bourrées de time-codes et de « watermarks » anti-copie. Sur ma première copie de travail, le time-code principal (heure/minute/seconde/image) cachait la plupart du temps la bouche des comédiens ! Le détecteur (qui relève le texte VO sur la bande-mère destinée à l’adaptation) et moi-même avons dû faire preuve d’un peu d’imagination !

L’autre problème que nous avons rencontré est d’ordre purement technique. La première copie vidéo avait été détectée à 24 images secondes, puisque le télécinéma était censé être conforme à la vitesse de défilement du 35mm. Malheureusement, cette copie tournait en fait à 25 images secondes, ce qui fait qu’il s’est avéré impossible de synchroniser la bande-mère avec la copie suivante, utilisée pour le plateau, et réalisée cette fois à 24 images secondes. Il nous a fallu recommencer tous les travaux techniques de détection durant le week-end précédant l’enregistrement, et j’ai dû recoucher tout le texte VF, en commençant par les bobines où intervenait Eva Green, puisque c’est avec elle que débutait l’enregistrement.


La Gazette du doublage : Quelles ont été les difficultés que vous avez pu rencontrer ?

Philippe Videcoq : J’ai fait appel à un spécialiste du poker, le double champion François Montmirel, auteur de plusieurs livres sur le sujet (le blog de François Montmirel : www.over-pair.com, NDLR) pour tous les termes de poker.

Comme aucune personne extérieure au doublage n’avait le droit de visionner ne serait-ce que des extraits du film, j’ai dû lui décrire en détails, au téléphone, le déroulement de chaque partie, afin d’assurer l’exactitude de tous les termes employés. Pour plus de clarté, nous avons décidé de traduire « The Tell » par « la Faille » (alors que les joueurs disent « le Tell » pour désigner tout indice permettant de voir qu’un joueur se « trahit » ).

Concernant l’humour du film, en demi-teinte par rapport à d’autres Bond, le danger était d’en faire trop ou trop peu. Chaque Bond contient des répliques culte, et Casino Royale ne déroge pas à la règle. Je suis heureux des réactions positives de bien des spectateurs. Les dialogues du film sont, par moment, assez pointus. La scène la plus difficile a été sans conteste celle où Bond et Vesper, dans le train, se livrent à une véritable partie de poker verbale, un marivaudage qui devient une sorte de lutte de pouvoir.

Je me souviens d’une autre scène délicate. Celle où « M » , aux Bahamas, explique la situation à Bond à travers une suite de phrases très courtes contenant un maximum d’informations précises. La traduction française des termes bancaires, par exemple, est parfois beaucoup plus longue que leur équivalent en anglais. « The Puts » se traduit par « les options de vente » (j’ai seulement gardé « les options » ) et « To Short » (ou « Short-Sell » ) signifie « vendre à découvert » . Il faut souvent jongler pour rendre compte du sens précis de certains dialogues.


La Gazette du doublage : Combien de temps l’adaptation vous a-t-elle prise ?

Philippe Videcoq : J’ai disposé de deux semaines environ pour l’adaptation de la première copie. Tout s’accélère ensuite, quand les copies successives arrivent. Il faut souvent adapter dans la journée toutes les modifications des versions B ou C, et certains changements interviennent en cours d’enregistrement ou, parfois même, de mixage.


La Gazette du doublage : Avez-vous assisté à l’enregistrement ? Y avez-vous rencontré certaines vedettes du film ? Qu’avez-vous pensé de leur prestation ?

Philippe Videcoq : J’ai assisté à la première demi-journée de plateau (Eva Green se doublait seule), puisque j’étais présent pour les derniers « calages » de texte. J’évite en général d’assister aux enregistrements. En tant qu’ancien directeur de plateau, je sais combien une présence extérieure peut très vite parasiter la communication entre le directeur de plateau et les comédiens. Et en tant qu’adaptateur, je n’ai pas de raison particulière d’être là puisque toutes les discussions concernant le texte ont lieu en amont, avec le directeur de plateau et le superviseur. Les ultimes corrections qui peuvent intervenir sont des ajustements « de confort » pour les comédiens, qui ne dépassent pas généralement le remplacement d’un mot par un autre.

Il me semble qu’Eva Green a su conserver toutes les finesses de son interprétation d’origine. Je n’ai pas rencontré les autres acteurs français, même si j’ai eu en ligne Carlos Leal (le « Tournament Director » ) pour une question concernant un terme de poker.


La Gazette du doublage : Avez-vous des anecdotes sur votre travail pour ce film ou sur l’enregistrement ?

Philippe Videcoq : Une discussion assez longue nous a amenés à ajouter un mot dans la version française. En effet, à la fin du film (attention : « Spoiler » !), Bond découvre sur le portable de Vesper un message qu’elle a laissé à son attention : « For James - Mr White » et un numéro de téléphone. Le passage est clair en version originale puisqu’on découvre le nom de Vesper quand Bond allume le portable. Jeff Davidson souhaitait qu’on ajoute une voix off en version française pour clarifier la scène. Mais il me semblait que faire dire à Bond « Pour James - M. White » aurait paraphrasé et alourdi l’image sans pour autant clarifier le fait que ce message provenait de Vesper. J’ai alors suggéré de faire dire à Bond un simple « merci » qui, à mon sens, était plus explicite.

La difficulté principale pour Michel Derain était de gérer un plan de travail où beaucoup d’acteurs se doublaient séparément (Eva Green, Caterina Murino, Simon Abkarian, Carlos Leal, Richard Sammel) et de conserver une vision d’ensemble du résultat final, en n’ayant pour référence qu’une copie provisoire. Certains changements de texte de Vesper ou « M » étaient même enregistrés provisoirement par un homme dans la version B originale !


La Gazette du doublage : Qu’avez-vous pensé de la version française terminée ?

Philippe Videcoq : Il m’est souvent très difficile de porter un jugement objectif sur une version française à laquelle j’ai participé. Je connais trop le film, que j’ai vu une dizaine de fois auparavant. J’assiste parfois, en studio, à la projection du premier mixage, durant laquelle nous nous interrompons en cours de route lorsqu’il y a un doute sur une réplique, un détail de mixage ou le jeu d’un comédien. Nous nous référons alors à l’original. Et entre chaque bobine, des discussions peuvent aussi s’engager sur divers points de détail. Le but de cette projection est de s’assurer que tout est conforme à la VO, et de décider de « Retakes » éventuels. Cette projection dure une bonne partie de la journée, il est donc impossible d’avoir une vue générale sur la VF.

Il m’arrive ensuite d’assister à une projection dans la continuité. J’essaie alors de me mettre dans la peau de n’importe quel spectateur, et je suis satisfait lorsque j’estime qu’à aucun moment on n’est surpris ou gêné par une réplique ou par le jeu d’un comédien, car il est très facile de « décrocher » d’une VF. Je pense, concernant Casino Royale, que le contrat a été rempli par toute l’équipe.


La Gazette du doublage : Avant de travailler sur le film, quelle perception aviez-vous des films de James Bond ?

Philippe Videcoq : Je pense avoir vu tous les Bond, qui font partie de l’imaginaire collectif. J’aimais particulièrement la période Sean Connery, et je suis également moins réfractaire que certains à l’humour british de Roger Moore, même si les scénarios de plusieurs de ses « Bond » sont très inférieurs (en particulier L’homme au pistolet d’or). J’avoue avoir un peu décroché avec Timothy Dalton et Pierce Brosnan. Les derniers épisodes, en particulier celui de la voiture invisible (Meurs un autre jour, NDLR), me semblaient recourir trop systématiquement au gadget et à la surenchère.

J’ai été très heureux qu’on me propose de travailler sur Casino Royale, qui est un retour aux sources et un retour en force d’un Bond beaucoup plus physique et mordant que ses prédécesseurs. Je n’ai aucun problème avec Daniel Craig, qui a, je crois, conquis la plupart des aficionados de la série. J’ai aussi, évidemment, très vite senti la pression qui entourait le film, dont l’enjeu commercial était très important pour la « franchise » Bond.


La Gazette du doublage : Pensez-vous travailler sur le prochain Bond en 2008 ?

Philippe Videcoq : J’en serais évidemment ravi, mais il n’y a jamais de certitudes dans ce domaine. Nous n’avons pas de « chasse gardée », et cela dépend de beaucoup de facteurs. La production et/ou le distributeur peuvent très bien préférer faire appel à quelqu’un d’autre.


La Gazette du doublage : Quels sont vos projets immédiats d’adaptation ?

Philippe Videcoq : En 2007, si tout se passe bien, je retrouverai avec plaisir mes Pirates des Caraïbes pour une troisième (et dernière ?) aventure. Deux autres Blockbusters dont j’ai adapté les premiers épisodes (Spider-man 3 et Ocean’s 13) débarqueront sur les écrans, mais il est trop tôt pour dire si je ferai partie de l’aventure (ce que je souhaite, bien évidemment).


Remerciements : François Justamand
© La Gazette du doublage




News publiée par Guillaume le Monday 2 April 2007 à 11:57



Soyez avertis par e-mail lorsqu'une
nouvelle news est postée sur le site !



Commentaires



Content Management Powered by CuteNews



Plan du site | Partenaires | Contact

Cats Vlog - Dangers Alimentaires - DesignDesk

HarryPotterForever.org : La magie en un seul clic ! SciFi-Universe : La référence francophone de la Science-Fiction Stargate-Fusion : Stargate Sg1, Stargate Atlantis, Stargate Worlds StarWars-Universe : Star Wars, Jedi, Sith, Séries TV

© 1999-2018 JamesBond-fr.com

James Bond & 007 © Eon Productions Ltd. & Danjaq, LLC.
007 Gun Symbol Logo © 1962 Danjaq, LLC and United Artists Corp. All Rights Reserved.
James Bond 007 and Other Bond-related Trademarks TM Danjaq, LLC and United Artists Corp. All rights reserved.